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Dans l’accumulation du capital qui a servi à la mise en valeur de l’Office du Niger, le « prix » de la force du travail des populations locales n’a jamais été évalué. Ici, comme ailleurs, la richesse s’est bâtie sur le sang et la sueur d’abord, et la vie des Africains, ensuite. Il importe de faire connaître l’histoire de l’Office du Niger.

L’ingénieur Bélime avait tout conçu. Son idée avait une double détente. La première portait sur la culture du coton, pour les besoins de la métropole. La deuxième portait sur la riziculture, pour que les Noirs n’aient plus faim. Sur ses propositions techniques et celles de plusieurs autres experts, le coût, pour l’ensemble des aménagements (le pont-barrage de Markala, les canaux d’irrigation, les digues, les casiers…) a été estimé à 262 millions de francs. Ce chiffre représentait, pour l’époque, une somme colossale qui va être mobilisée par l’état français par le bief d’une loi d’emprunt votée en février 1931. Par un jeu subtil, l’Office du Niger passera dans les livres des grands investissements de l’état en tant que projet du Programme d’investissement des colonies. Bélime et ses soutiens vont alors faire vite. En 1932, l’Office du Niger voit sa création « régularisée » en tant que fait accompli.

La consécration de l’arbitraire
Dans les faits, la mobilisation de la main d’œuvre locale sera une œuvre d’une grande brutalité, sous l’œil des commis et des sergents recruteurs. Dans son livre monumental, « Papa-Commandant a jeté un grand filet devant nous. L’Office du Niger 1902-1962 » (Maspéro, 1978), Amidou Magassa a rendu compte de cette inhumanité. Magassa a fait le terrain. Il a eu le mérite de faire parler les derniers témoins de l’installation de l’Office du Niger. à ce titre, il reste une source unique de documentation sur le travail forcé, ce travail qui était accompli en dehors de tout consentement du travailleur. Tant que c’était sous les tropiques, l’opinion publique française ne s’en offusquait pas beaucoup. Elle découvre la réalité quand les nazis ont implémenté le même système dans l’Hexagone, sous l’étiquette du Service du Travail Obligatoire, le « STO ».

Cheibane Coulibaly consacrera également une grande partie de son travail de recherche à l’analyse des politiques à l’Office du Niger en mettant le doigt sur les pesanteurs et les inadéquations qui ont fait de l’Office du Niger une officine de mythes.
Pour l’implantation du barrage de Markala, les administrateurs coloniaux vont faire comme si les ouvriers à mobiliser étaient des soldats. Dans les faits, ils l’étaient. Le phénomène est suffisamment documenté dans la littérature écrite et orale. Les hommes valides, après avoir été mis en file indienne, étaient classés en deux catégories, « deux portions du contingent », pour être plus précis. Dans la première portion, se retrouvaient tous ceux qui pouvaient porter les armes. Ils seront des « tirailleurs ». Dans la deuxième portion, se trouvaient les hommes de faible condition ou de faible constitution physique. Elle sera la main d’œuvre sur tous les grands chantiers coloniaux comme les routes, les ports, les chemins de fer, les lignes téléphoniques, les ponts, les bâtiments…

Un de nos grands-pères, décédé dans les années 80, n’a retenu, au terme de son séjour à Markala, rien d’autre de la langue bambara que « I Biri », « courbe-toi » ou « baisse-toi » sous les coups de cravache, au départ et à l’arrivée d’une prestation.
Dans « La migration vers les pays de la Côte » (école Nationale de la FOM, 72p, 1956-1957), Yemdaogo Dominique Kaboré, donne une description de la conscription en ces termes : « Les contingents de manœuvres étaient fixés chaque année pour chaque cercle qui assurait la répartition par provinces, cantons et villages », indique-t-il. Il ajoute que « l’organisation sociale du village, la soumission de ses habitants aux chefs traditionnels, la densité relative de la population, étaient des facteurs favorables à la levée des hommes que l’on envoyait par milliers cheminant à pied ou entassés dans des camions en direction du sud », ferait le reste. L’Office du Niger entrait dans cette expression des besoins à satisfaire.

Selon la qualification
Mais il ne s’agit pas d’une mobilisation à la belle étoile. L’alliance entre le capital financier et le pouvoir politique fut d’un tel cynisme que pour simplifier les procédures et avoir la main facile sur la marchandise, la colonie de la Haute Volta a tout simplement été rattachée au Soudan en 1932 ! Ce n’était qu’une des facettes de la déstructuration de cette colonie, tantôt reliée au Soudan, tantôt au Niger et tantôt à la Côte d’Ivoire.
Dans les « Actes du troisième congrès international des historiens africains », tenu à Bamako, en 2001, Samuel Salo, de l’Université de Ouagadougou, pense que les colonisateurs étaient informés sur les capacités intellectuelles et le savoir des hommes. Dans sa communication intitulée « Les Voltaïques sur les chantiers coloniaux (1895-1960) », il soutient que le colonisateur a procédé par un tri rigoureux. Il écrit : « ….ainsi, les Mossis du Yatenga avaient été sélectionnés pour leur génie d’agriculteurs. C’est en qualité d’experts qu’ils étaient, obligatoirement certes, transportés sur les chantiers de l’Office du Niger. » Il dira que c’était le même cas pour les minianka et les dogons du Soudan. Cette explication dans la mobilisation des hommes est un angle sur lequel il faut encore travailler. Il trouve déjà une justification dans la prise en compte de la dimension du « savoir local » des populations autochtones, des populations qui, contrairement à la pensée des premiers colons, ont leur maîtrise et leur technicité. C’est bien, un point sur lequel insiste Pierre Viguier, le quatrième des six directeurs généraux français de l’Office du Niger. Il s’est particulièrement intéressé aux connaissances en pédologie des bambaras. (1947)

Auguste Chevalier (agronome et botaniste) revient sur le même sujet et met en lumière tout « le trésor de savoir à découvrir lorsqu’il conseille à l’encadrement d’aller à l’école du paysan (1900, 1911, 1921). » « C’est donc une erreur fondamentale que de croire que l’ON n’offre pas de potentiel d’étude considérable pour le savoir local, bien au contraire », conclut-il.
Le choix des hommes est donc un palier décisif. Mais, il y avait un autre volet, celui de la santé. L’historien Vincent Joly dans « La mobilisation au Soudan en 1939-1940 », un article paru dans « Outre-Mers », une revue d’histoire en 1986 évoque le critère de l’ethnie et de la santé dans le choix des travailleurs. Il écrit : « En 1940, le rapport médical sur les opérations de recrutement souligne que ce sont les mêmes populations qui fournissent les plus gros pourcentages d’inaptes. Peuls, Soninkés et Toucouleurs des cercles du Sahel échappaient en grand nombre à la conscription. Ainsi à Néma, 86,5% des Peuls et 82,6 % des Soninkés étaient ajournés ou exemptés. (ANM, Koulouba, 13 mai 1940 ; Rapport médical sur les opérations de recrutements dans l’année 1940 par le médecin colonel Solier, chef du service de santé du Soudan français).

Les conditions de travail
Bélime a été âprement combattu sur les conditions de travail sur les chantiers. La dureté du « travail des blancs » était même devenue proverbiale. Laye Douyon, dans sa thèse de doctorat « L’Office du Niger. Des origines à 1943 » (1983), revient largement sur cette inhumanité. Il indexe plusieurs facteurs dégradants comme « l’insuffisance des conditions matérielles de travail et les mauvaises conditions de vie sur les chantiers », un état de fait qui s’est traduit par « la surexploitation de cette force de travail ».

Il a traité de la nourriture sur les chantiers. Elle était l’objet de peu d’attention, en violation de tous les textes. Il est plus explicite : « …la qualité des aliments et leur choix ne prenaient pas en compte les habitudes alimentaires des manœuvres. L’alimentation était non seulement mauvaise, mais encore insuffisante, la viande rare. Ce qui entraînait une perte de poids chez les travailleurs, variant de 1 à 4 kg, de 5 à 10, ou de 10 à 25 kg. Sur les 2.595 du camp de Diamarabougou et autres, 937, à peu près 36,10% avaient perdu entre 4 et 25 kg du fait du régime de vie et des conditions de travail que Bélime et le Service Temporaire d’Irrigation du Niger imposèrent aux travailleurs, au mépris de toutes les prescriptions ( Laye 1983 :302). ».
Ce n’est pas tout. Douyon attire l’attention sur « l’absence de politique de santé publique sur les chantiers » ; ce qui s’est traduit par des maladies ravageuses comme la méningite cérébro- spinale, les affections intestinales, pulmonaires, et le paludisme.
Douyon a aussi traité des conditions de logement avec une grande promiscuité, l’insalubrité, le péril fécal….

Sur le chantier de Markala, les journées de travail sont hors normes. Douyon cite le cas des entreprises privées qui ont fait travailler les ouvriers pour des journées de 10 à 17 heures, des journées rythmées par des brimades et une grande brutalité des cadres européens et des contremaîtres indigènes. Ici, les salaires sont aléatoires. Et le travail, comme dit précédemment, est vite devenu « un enfer », « une prison » et « une déception ».
Et quand de rares échos de cette maltraitance arrivent en France, notamment par le biais des députés socialistes, Emile Bélime ne s’économise pas. Dans son habileté, il est d’une grande prolixité sur « l’ilôt de prospérité » que sera l’Office du Niger ! Au nom de cette « prospérité », tout le monde doit donc se taire.

Que serait devenu l’Office du Niger sans les « voltaïques » ?
Après le gros œuvre qu’était le pont-barrage, les populations de la Haute Volta ont encore été « sollicitées » pour l’exploitation des terres aménagées. Les mossis et les samogos sont encore là. Ils forment un grand nombre des « colons », la nouvelle génération de pionniers qui doit tout accepter de ses patrons. Ils ne savent pas là où se situer entre les tracasseries de l’administration coloniale d’une part et la toute-puissance de « l’Office du Niger ». La précarité était totale. Dans les propos, l’Office devait octroyer à ces travailleurs transplantés des concessions. Mais cette attribution s’est révélée provisoire et le bénéfice pouvait être retiré à tout moment. Du coup, l’Office était devenu un territoire de chasse de l’US-RDA, le parti politique né en 1947 et qui avait fait de la lutte anticoloniale un de ses arguments solides de bataille.
El Béchir Gologo, connu pour sa verve, était médecin dans la zone, notamment à Kolongotomo d’où il a pu régulièrement alimenter les colonnes de « L’Essor », l’organe de son parti politique.

À suivre

Dr Ibrahim MAÏGA

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Dr Ibrahim Maïga

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