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Quand des héritiers de grandes familles de griots, du Mandé notamment, croisent avec leurs instruments et leurs voix un célèbre jazzman amoureux de l’Afrique, la fusion ne peut être qu’enivrante comme l’est ce somptueux album, disponible sur toutes les plateformes numériques depuis le 23 juillet 2021.

Le nouvel opus est le fruit d’une rencontre entre Baba Sissoko (voix et ngoni), Lansiné Kouyaté (balafon), Madou Sidiki Diabaté (kora) et Jean Philippe Rykiel (piano, keyboard). Nous avons rencontré à Bamako Madou Sidiki qui fait la genèse du projet et évoque ses propres projets dans cet entretien

L’Essor : Pouvez-vous nous parler de «Griot Jazz» ?

Madou Sidiki Diabaté : Griot Jazz est une collaboration entre des griots et l’un des plus grands jazzmen du showbiz mondial, Jean Philippe Rykiel. Nous sommes quatre sur l’album. Il y a d’abord Baba Sissoko dit Babadenin. Il a été sociétaire du groupe Bamada de Habib Koité pendant 15 à 20 ans comme percussionniste, notamment le tamani. Il a aussi fait l’Ensemble instrumental national du Mali avec les Toumani Diabaté.

Il y a aussi le balafoniste Lansiné Kouyaté qui est le fils cadet de feue Siramory Diabaté. Et moi bien sûr. Comme vous le constatez, nous sommes tous issus de grandes familles de griots du pays. Et en plus d’être une icône du jazz, Jean Philippe Rykiel est comme un Africain parce qu’il a aidé beaucoup de musiciens africains à émerger. C’est le cas, entre autres, de Salif Kéita (Soro), Youssou Ndour à ses débuts… C’est donc un fin connaisseur de la musique africaine.

L’Essor : Comment est venue l’idée de cette fusion entre les instrumentistes traditionnels et le pianiste Jean Philippe Rykiel ?

M.S.D : L’art c’est le cœur, l’amour, la passion... Quand des musiciens passionnés se rencontrent, ils voient tout de suite ce qu’ils peuvent faire ensemble pour faire rêver les mélomanes et promouvoir leur art. Avec la pandémie du Covid-19 qui battait son plein, toutes les salles étaient fermées durant presque le second semestre de 2020. Je suis, par la grâce d’Allah, le seul musicien malien qui a pu voyager pendant cette période.

J’ai pu ainsi bénéficier d’un visa spécial pour me rendre en France dans le cadre d’un projet intitulé «Le Vol du Boli» (un spectacle hybride entre théâtre, musique, ombre et lumière…).

C’est le fruit d’une rencontre entre le cinéaste mauritanien Abderrahmane Sissako (La Vie sur Terre, Timbuktu, Bamako…) et le musicien britannique Damon Albarn, cofondateur des groupes alternatifs à succès Blur et Gorillaz. J’ai donc participé à ce projet avec Fatoumata Diawara, Baba Sissoko et Lassina Kouyaté ainsi que bien d’autres artistes, comédiens... Nous avons donc vécu ensemble pendant un mois et demi. Pendant les pauses, on se rafraîchissait avec les classiques de la musique mandingue, voire malienne.

Et finalement, nous nous sommes dit : pourquoi ne pas enregistrer ce que nous faisons ? Et le seul studio qui pouvait nous accueillir pour donner corps à ce projet est celui de Jean-Philippe Rykiel qui est naturellement ouvert à Paris à tous les artistes africains. C’est un multimillionnaire qui fait de la musique par passion et non pour des intérêts financiers. Et il a décidé de se joindre à nous avec le piano et le Trio est ainsi devenu un Quartet.

Nous avons enregistré Griot Jazz pendant trois heures en live (rec session). C’est après que Baba a été le mixé en Italie. Nous avons eu envie de cette fusion et le cœur a fait le reste.

L’Essor : Quel est le message artistique et culturel que cette collaboration veut véhiculer ?

M.S.D : L’album a été enregistré dans un contexte où le monde était totalement bouleversé par la crise sanitaire liée au Covid-19. N’empêche que nous avons eu l’opportunité d’enregistrer cet album. C’est vous dire que même dans la difficulté, il peut y avoir des moments de bonheur, de détente… On dit que la musique adoucit les mœurs.
J’ajouterais qu’elle apaise les cœurs et les esprits ainsi que les craintes, redonne espoir… Quand on est passionné de musique, une belle chanson peut nous faire oublier la galère du moment et même momentanément la mort. C’est en fait le message que nous avons voulu transmettre avec cet album. C’est notre contribution pour aider les uns et les autres à surmonter toutes les peurs, toutes les peines et toutes les difficultés liées au Covid-19. En se mettant à trois puis à quatre pour cet album, nous avons aussi voulu prouver à tous qu’unis ont peut relever tous les défis.

L’Essor : Qu’est-ce que la kora apporte de plus à cette œuvre ?

M.S.D : Ceux qui auront l’occasion d’écouter cet album verront que la kora y a beaucoup contribué. On ne peut pas imaginer la limite de la puissance conférée par Dieu à cet instrument. De nos jours, elle s’adapte à toute sorte de musique. Et cela en partie à cause des efforts que nous avons consentis pour le perfectionner, le moderniser… La kora est leader sur la majorité des 15 titres de l’album.

Ce qui est surtout très important, et je me le suis toujours imposé, c’est de démontrer à tous que la kora est un instrument du Mandé et qu’elle reste mandingue quelle que soit la collaboration. C’est d’ailleurs l’essence de cet album qui vise à promouvoir la musique des griots, l’amener à se frotter à d’autres genres sans jamais perdre son âme.

L’Essor : Qu’est-ce qui distingue «Griot Jazz» des autres œuvres sur lesquelles vous avez participé ?

M.S.D : Dans une carrière artistique, quand on ne crée pas de différence entre ses œuvres, ses expériences, cela n’a pas de sens. Il faut donc travailler à apporter un plus à chaque œuvre, à chaque expérience par rapport à la précédente. C’est la meilleure jauge pour se faire une idée de sa propre progression. Il y a donc une grande différence entre Griot Jazz et mes précédentes œuvres personnelles et collectives. Contrairement aux autres, je peux dire que cet album a été conçu sans répétition.

Nous avons enregistré l’album le même jour où nous sommes rendus chez Jean Philippe pour l’informer de notre intention. Nous n’avions rien écrit et nous n’avions aucune idée du nombre de titres à mettre sur l’album. Comme je l’ai souligné plus haut, c’est pendant les pauses que nous nous retrouvions pour nous distraire en jouant les classiques du pays. Baba et Lansiné Kouyaté ont tous les deux évolué à l’Ensemble instrumental national. Ce sont donc des aînés très expérimentés. N’empêche que je maîtrise aussi ces classiques. Le plaisir à les redécouvrir ensemble a été notre source d’inspiration. Et cette inspiration improvisée est sans doute la différence essentielle

L’Essor : Cette collaboration se limitera-t-elle à cet album ? Des tournées sont prévues pour sa promotion ?

M.S.D : Nous n’envisageons pas de nous limiter à cette expérience d’enregistrer un album. Nous envisageons aussi des tournées, In Shaa Allah. Quand on sort un album de cette envergure, il faut nécessairement des tournées pour la promotion, pour le faire découvrir ou redécouvrir sous une autre facette aux mélomanes.

Nous y travaillons et nous espérons beaucoup nous produire en 2022. Cela ne doit pas poser de problèmes puisque Jean Philippe a sa maison de production et j’ai la mienne qui a produit mes 7 albums. Chacun de nous a sa maison de disque. Il faudra donc juste coordonner. Et je suis convaincu que nos maisons de production vont rivaliser pour nous trouver des dates de prestation. D’ici fin 2022, In Shaa Allah, il y aura une grande tournée promotionnelle de Griot Jazz.

L’Essor : Pourquoi votre album solo, «Chaoukil» n’est pour le moment sorti qu’en Afrique ?

M.S.D : Chaoukil (ndlr 11 titres comme le rite Tijaniyya dont il est un adepte) est en partie une autoproduction qui a aussi bénéficié du soutien financier de ma maison de disque. C’est le lieu de remercier Damon Albarn qui a financé l’album à 40 %. Mais sa sortie (fin 2018) a coïncidé avec une période où j’avais beaucoup d’engagement. J’étais par exemple engagé dans de nombreux projets et dans des tournées, notamment avec Salif Kéita.

Ce dernier a beaucoup de respect et d’estime pour moi alors que n’importe quel virtuose de la kora serait heureux de l’accompagner. Je n’ai donc pas voulu lui tourner le dos au moment où il avait le plus besoin de moi pour me consacrer à la promotion de Chaoukil. C’est pourquoi, cette œuvre n’est sortie qu’au Mali. Mais, je pense à le remixer car certains artistes qui ont participé à cet album ne sont plus de ce monde. C’est le cas de Mangala Camara, Zoumana Téréta (paix à leurs âmes) qui ne l’ont pas vu. Le remix me permettra de leur rendre un hommage amplement mérité.

L’Essor : Quels sont les autres projets sur lesquels vous travaillez actuellement ?

M.S.D : Je reste toujours engagé avec Salif Kéita pour ses tournées. Je suis aussi partie prenante du projet pharaonique qu’est «Le Vol du Boli» avec plus de 80 artistes (musiciens, danseurs, comédiens…). C’est un opéra-spectacle qui chante 800 ans d’histoire africaine avec Damon Albarn, Abderrahmane Sissako, Fatoumata Diawara... C’est une initiative qui doit se poursuivre jusqu’en 2025.

C’est l’un des rares projets culturels autorisés par la France malgré la Covid-19 qui a quand même eu un impact sur la fréquence des tournées envisagées. Mon épouse, Safi Diabaté, est actuellement au-devant de la scène musicale nationale. Et je fais de mon mieux pour l’accompagner dans ses projets afin de la maintenir dans ce statut de tête d’affiche aussi longtemps que possible.

L’Essor : Les mélomanes attendent un album de la fratrie Diabaté, c’est-à-dire Madou Sidiki et Toumani avec vos héritiers et héritières. Est-ce que cela est envisagé ?

M.S.D : Bien sûr ! C’est la famille ! à un moment d’une carrière, chacun essaye d’évoluer à sa façon. Ça, c’est la logique de la musique, d’une carrière artistique. Il n’est donc pas exclu que nous nous retrouvions un jour autour d’un projet d’un album avec mon aîné Toumani, nos enfants, nos épouses et belles-sœurs comme Safi.

Ne serait-ce que pour rendre hommage à nos parents, à tous les griots de renom. C’est le contraire qui serait dommage. Je suis convaincu que, intérieurement, c’est le rêve de chacun de nous car ce sera exceptionnel, une initiative inédite. C’est comme les «Jackson Five» aux états-Unis avec feu Michaël Jackson et les siens.

Mais, il est important que les mélomanes sachent que nous avons beaucoup de choses sur les bras. Quand je prends mon aîné Toumani Diabaté, il a plusieurs albums enregistrés qui ne sont pas encore sortis. Son dernier album, «Toumani Diabaté and the London Symphony Orchestra», a été enregistré huit à neuf ans avant sa sortie, depuis que Kassé Mady Diabaté (paix à son âme) était parmi nous.

Sidiki et Safi sont aussi sans doute dans ce cas. Tout comme moi. Je suis d’ailleurs sur un projet atypique qui va beaucoup surprendre mes fans et les mélomanes par la particularité du concept : la kora en fusion avec l’électronique, la programmation et des sections cuivre ! Si nous avons une contribution à apporter au développement du pays, c’est sans doute innover sans compromettre l’essence de notre art, rehausser l’image du pays par notre créativité… Il nous revient d’être toujours prêts à rivaliser avec les meilleurs du monde pour exprimer la vitalité culturelle et artistique du Mali.

Votre mot de la fin ?

M.S.D : C’est regrettablede le dire, mais nous faisons l’amer constat que la culture et l’art sont de plus en plus délaissés par les autorités de notre pays. Nous nous battons pour rehausser l’image de notre pays partout dans le monde. Mais, en retour, nous ne bénéficions pas de la reconnaissance requise de la part des décideurs. Nous avons toujours fait preuve de patriotisme. Raison de plus pour que les autorités nous accordent toute la reconnaissance requise.

Maintenant, tout est question d’argent, de business, de relations, de bras longs et non du mérite. Et c’est dommage parce que les méritants sont toujours oubliés, écrasés par les médiocres. Ce qui, à la longue, ne peut que nuire au rayonnement culturel et artistique du pays. Je sais de quoi je parle parce que j’ai été victime de ces pratiques d’exclusion. Il est inexplicable et inacceptable que des ambassadeurs talentueux et dévoués comme Ballaké Sissoko et bien d’autres artistes n’aient reçu aucune reconnaissance (décoration) de la patrie alors que des enfants nés dans leurs mains sont décorés et dotés de passeports diplomatiques sans avoir prouvé quoi que ce soit que des succès circonstanciels et éphémères. Et ce juste parce qu’ils sont proches du pouvoir ou pour d’autres raisons inavouables. Il faut revoir cela pour rétablir la justice à tous les niveaux dans ce pays où il est temps que le mérite soit reconnu et récompensé comme il se doit. C’est une condition sine qua non de l’émergence du Mali Kura (Mali nouveau) dont il est beaucoup question ces derniers temps.

Que Dieu bénisse le Mali et le peuple malien !

Propos recueillis par
Moussa Bolly

autho

Moussa Bolly

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