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Le bégaiement est une cause d'abandon scolaire, de repli sur soi et d'isolement. Il est possible de traiter cette difficulté d'articuler certains mots chez les personnes concernées

«Je pense les mots mais je n'arrive pas à les prononcer. Je passe tout mon temps à chercher les synonymes ou les mots qui sont faciles à articuler comme si je suis paralysé, enfermé dans mon corps et c'est un combat de chaque instant », explique Aboubacar Samaké, avec difficulté parce que souffrant de bégaiement depuis fils enfance. En plus de toute cette souffrance intérieure, ces handicapés font l'objet au quotidien d'une discrimination affligeante. Certains compatissent. D'autres se moquent.

C’est pourquoi, la journée mondiale du bégaiement est célébrée le 22 octobre de chaque année depuis 1998 pour donner l’occasion aux personnes non bègues de prendre conscience des difficultés relationnelles qu’entraine cette infirmité. Pour l’édition 2021, le thème national retenu est : «les souffrances des personnes bègues». Le thème international est intitulé : «parlons pour créer le changement». 70 millions de personnes souffrent du bégaiement dans le monde.

Une souffrance au quotidien

Les mots sont les bourreaux de Aboubacar Samaké, quand il faut les articuler face à un interlocuteur. Le corps, les bras et les yeux, tous ces organes y participent pour qu’enfin le jeune homme de 30 ans puisse parler. Aujourd’hui, il se réjouit d’une amélioration de son bégaiement grâce à des séances de rééducation de l’Association vaincre le bégaiement (AVB). «Grâce à ces exercices, j’ai commencé à surmonter la honte, la peur et l'isolement que je vivais au quotidien à cause de ce handicap», dit-il. Regrettant que l’insuffisance de moyens financiers pouvant supporter les frais de rééducation de l'orthophoniste et l’absence de siège de l'Association ont mis fin à leur rééducation.

Ce détenteur de licence en science de l’éducation se rappelle les souffrances à l’école. Il aimait participer aux cours mais par crainte de bégayer devant ses camarades, il préférait se taire malgré qu’il connaissait la réponse. «J'ai toujours détesté les récitations, les interrogations orales. Plus mon tour s'approchait plus j'étais envahi d'une sensation de malaise je commençais à avoir mal au ventre, à transpirer et à trembler», se souvient Aboubacar Samaké. Si beaucoup d’élèves ont dit adieu à leurs études à cause du bégaiement, le trentenaire Samaké a résisté grâce à son courage. « À chaque descente de l'école, je décidais d’abandonner les études», raconte le diplômé en transit.

En plus de cette persécution de soi, le trentenaire est choqué de la discrimination dont une personne bègue fait l’objet. «Lors de la répartition des groupes de préparation des rapports de fin d'études, je partageais le même groupe qu’une fille. Quand elle a su que je bégaie elle a dit à ses amis qu’elle ne peut pas collaborer avec un bègue», explique Aboubacar Samaké. Son Certificat d’aptitude professionnelle (CAP) en poche, le jeune transitaire a été confronté à beaucoup d’obstacles pour son insertion professionnelle surtout dans le secteur privé. «Ils n'ont pas la patience d'écouter les bègues. Certains même disent qu'il perdre leurs clients à cause de nous», s’indigne-t-il. Et de se dire déçu que lors d’une épreuve physique du recrutement à la gendarmerie en 2015, malgré qu’il ait occupé le deuxième rang sur 30 candidats, l’instructeur l’a humilié en disant, affirme- t-il, qu’une personne bègue n’a pas sa place dans l’armée.

L’AVB compte plus de 200 membres. Il a pour but de réunir autant que possible les personnes qui bégaient afin de répondre à leurs besoins notamment la communication à la réduction si non l’éradication de bégaiement. Son président Soumaila Coulibaly explique qu’un fonctionnaire de l'État atteint de bégaiement, s’est vu écarter à maintes reprises des postes de responsabilité à cause de son bégaiement et des missions. Il signale que certaines personnes bègues changent carrément de profil à cause du bégaiement. Il argumente qu’un réparateur de moto lui a confié qu’à cause de son bégaiement, il perd beaucoup de clients.

Par ailleurs, il déplore l’accès difficile aux services d’orthophonie. Il précise qu’une seule séance de rééducation de trente minutes peut coûter entre 8000 et 10000 Fcfa. Le président de l’AVB salue l’adoption du décret fixant les modalités d’application de la loi n° 2018-027 du 12 juin 2018 relative aux droits des personnes vivant avec un handicap. Dans le décret, explique-t-il, les personnes bègues sont nommément citées notamment à l’article 17 qui stipule que le bégaiement est consacré aujourd’hui comme handicap au même titre que les autres handicaps mieux connus et les personnes bègues bénéficient à ce titre des mêmes mesures de promotion et de protection que les autres personnes vivant avec handicap.

Une difficulté guérissable

Aguibou Madani Tall est l’un des trois orthophonistes diplômés de notre pays. Il explique que depuis 2013, il traite le bégaiement qui, selon lui, est un fléau qui fait des ravages à tous les âges. À l’en croire, c’est un handicap qui engendre le repli de soi, l’isolement. Le spécialiste explique que le bégaiement est un trouble de la communication qui se développe dès le développement langagier de l’enfant à partir de trois ans. Il s’agit, poursuit-il, d’un trouble qui affecte les personnes quand elles sont en face d’un interlocuteur. «Etant seul en train de chanter ou parler, on ne bégaie pas», dit-il. Et d’expliquer que la personne qui bègue se cache derrière son handicap langagier et a honte de cette situation.

Selon Aguibou Madani Tall, elle entretient dans sa tête toute une panoplie de pensées avant que la parole soit concrétisée. Il ajoute que ce sont des gens qui respirent par la poitrine. Le spécialiste d’orthophonie indique que le bégaiement est héréditaire. Il se traite, dit-il, par une rééducation orthophonique c'est-à-dire une technique de prise de souffle, d’articulation et de coordination entre la respiration et l’articulation qui ne se fait pas chez les personnes bègues. L’orthophoniste rassure qu’à tout âge, on peut sortir du bégaiement.

S’agissant de l’accès à la rééducation, notre interlocuteur dira que cela coûte cher. Il espère que l’État prendra en charge les frais de traitement de ces personnes qui constituent 1% de notre population. D’après Aguibou Madani Tall, ces handicapés vivent une souffrance incommensurable. «J’ai reçu une personne qui voulait se suicider. Un autre a abandonné les études à l’université parce qu’il était incapable de communiquer à l’administration la perte de sa carte d’identité», se désole-t-il. Comme conseils, cite-il, l’enfant ne doit pas se rendre compte que ses parents savent qu’il développe un trouble de langage. Quand le môme prend conscience de son bégaiement, il y a la moquerie de ses camarades qui font qu’il va s’enfoncer davantage.

M. D. DIAWARA
autho

Mohamed D. Diawara

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