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Martial Ze BELINGA

Pour porter les fruits d’un accroissement partagé du bien-être des Africains auquel elle apporterait son écot, la Zlecaf devra dépasser l’esprit d’un strict accord de libre-échange. Il lui faudra, dans un processus contraignant, déployer un écosystème transformationnel enraciné plus exigeant que ne l’est le complexe dispositif de désarmement tarifaire en cours

Le 1er janvier 2021, la Zone de libre-échange continentale africaine (Zlecaf) a vu le jour officiellement et symboliquement. Son ambition à long terme d’optimiser le potentiel d’échanges intracontinentaux, et par voie de conséquence de générer davantage de croissance, d’emplois et de transformation suscite engouement et légitimes interrogations.

L’intérêt majeur de la Zlecaf réside toutefois dans la bifurcation structurelle essentielle qui pourrait en résulter, à savoir une césure et un redéploiement géoéconomique massif des activités de création de richesses du continent. En rupture avec l’échange inégal de type colonial, matières premières contre biens manufacturés, elle recentrerait la dynamique du continent sur ses potentialités et territorialités propres. Une telle discontinuité est une condition de libération de la valeur ajoutée productive qui profiterait des privilèges de la franchise de droits de douanes. La Zlecaf pourrait être une structure incitative endogène de dépassement des rigidités du modèle ancien et inefficient de spécialisation prédatrice, extractive et appauvrissante.

Enjeux d’intégration et d’externalités sociétales- Après plus d’un demi-siècle d’indépendances proclamées pour nombre de pays, la structure des échanges africains vis-à-vis du reste du monde est restée dominée par des exportations de minéraux bruts et de matières premières. Selon la banque panafricaine Afreximbank, sur 1.000 milliards de dollars d’échanges commerciaux africains seuls 160 prennent une destination africaine. L’Afrique subsaharienne de surcroît, peine à assurer l’offre de ses biens essentiels, et compte plus de 230 millions de personnes sous-alimentées en 2017, un cinquième de sa population (FAO, CEA, 2018).

À contrario, le commerce intra-africain est largement plus prometteur, passé d’environ 5% du total des importations africaines en 1990 à plus de 12% en 2017. Les tendances observées dans les études du FMI (2019) montrent que les exportations intra-africaines, 16% du total, sont plus diversifiées, plus intensives en produits manufacturés (40%), la part des minerais se limitant à 44%, celle des produits agricoles à 16%. Ceci signifie que la tendance naturelle des échanges intra-africains et des communautés économiques régionales, encourage la transformation, la diversification, la productivité, aux antipodes des effets de fossilisation exercés par les échanges extracontinentaux.

La Zlecaf peut ainsi contribuer au désenclavement de 16 pays sans accès à la mer, et permettre d’exploiter des économies d’échelle par-delà l’étroitesse de nombre de marchés nationaux. En théorie, un accord de libre-échange pourrait faire baisser les prix, augmenter la production et l’emploi, apporter de la variété au consommateur mais ces résultats ne sont pas mécaniques. L’échange de biens intermédiaires et semi-finis, de plus, peut favoriser l’incorporation du progrès technique et l’amélioration de la production domestique.

La Banque mondiale estime à 400 milliards de dollars de revenus supplémentaires et 48 millions de personnes pauvres en moins, l’effet possible de la Zlecaf sur 15 ans. Il faudra pour ce faire de substantielles baisses d’obstacles tarifaires et non tarifaires, et des politiques publiques stratégiques volontaristes et appropriées. Les implications vertueuses de cet accord tiennent à la mise en place d’un écosystème productif, commercial, logistique et financier exhaustif. Les états devront donc relancer des politiques industrielles et de connaissances, afin d’accompagner les entreprises, coopératives, artisans dans leur appropriation stratégique des opportunités nouvelles. Ils devront assurer l’interconnexion numérique et physique du continent sous peine de limiter le potentiel d’échanges : infrastructures, logistique, services douaniers notamment. Ceci est d’autant plus vrai que les droits de douane intracontinentaux ne sont pas toujours les freins les plus handicapants pour les échanges, comparés aux obstacles non tarifaires (douanes, quotas, corruption ...).

Ces dimensions sont explicitement abordées dans les textes de la Zlecaf, qui prévoient également un ensemble de services d’appui : un système numérique de paiements, un guide pour professionnels, un observatoire du commerce, des incitations aux crédits à l’export. à l’évidence, l’écosystème nécessaire à la réussite de la Zlecaf implique une génération spécifique de savoirs, de capacités institutionnelles. Il surplombe la dimension transactionnelle de l’intégration et pourrait produire des effets de transformation au-delà de la sphère commerciale, des externalités sociétales positives en somme. Le paradoxe apparent pourrait consister en ceci que pour que cet accord ait un impact d’envergure continentale significative, il faudra qu’il soit bien plus qu’un accord de libre-échange car, les dimensions qui le supportent sont au moins aussi importantes que son objet.
Les gains potentiels sont donc conditionnés, subordonnés à un éventail de politiques publiques actives et compensatrices que devraient adopter les états, entraînant dans leur sillage le secteur privé dans sa diversité et les sociétés civiles. Ces politiques d’appui auraient elles aussi vocation à entrer dans un accord renforcé et contraignant encadrant et mâtinant le libre-échange.

Risques, inachèvements et incomplétudes- Pour prometteuse qu’elle est, la Zlecaf n’en est pas dénuée de risques, de difficultés, de perceptibles inachèvements. Des difficultés d’architectures apparaissent dans la mesure où elle se superpose à de nombreux accords préexistants (APE, Agoa, Chine, ...) tout en s’appuyant en principe sur les communautés économiques régionales inachevées (CEEAC, Cedeao, SADC...).

Aux questions d’architecture s’ajoutent des questions classiques de répartition des gains et pertes du libre-échange en général, et de risque de «passager clandestin», c’est-à-dire de produits non africains circulant frauduleusement au sein du marché libéralisé. Ce risque est réel et d’autant plus sérieux que les économies africaines sont relativement peu diversifiées et faiblement industrialisées, la libéralisation pouvant alors bénéficier à des firmes installées en Afrique ou non, ou à des exportateurs extérieurs utilisant une nationalité africaine de complaisance. Une solution à ce problème est la définition stricte des «règles d’origine» c’est-à-dire la nationalité économique africaine des produits admis à circuler librement, et la capacité institutionnelle à surveiller et sanctionner les contrevenants. Ce sont des négociations techniques qui définissent les critères et le calendrier efficients de la baisse des tarifs et des exceptions.

Concernant la distribution des gains et pertes sociales, les effets de la libéralisation dépendent de nombreux facteurs : le niveau de développement et des qualifications, le niveau de l’emploi, les branches et les facteurs de production concernés, la nature de la concurrence, les politiques des états, les stratégies des entreprises, les biens et services ne participant pas à l’échange... Pour ce qui est de l’Afrique, deux données paraissent essentielles : le niveau de développement (industriel) faible quoique hétérogène, et l’existence d’insuffisances productives (alimentaires...). Les rationnements de produits de première nécessité justifient une ouverture de l’échange puisque les importations socialement utiles pourraient ne faire que peu de perdants locaux et/ou se substituer aux importations extracontinentales. Les états et entités de petites tailles pourraient se spécialiser sur des marchés de niche quand les grandes entreprises viseraient des économies d’échelles régionales ou continentales.

L’avantage des pays plus industrialisés (Afrique du Nord, Afrique du Sud) est réel en termes de compétitivité-prix et produit, mais entrent en ligne de compte dans le processus d’internationalisation les coûts de transaction (transport) et la distance culturelle. Ces éléments peuvent réduire fortement les avantages industriels, et offrir aux petites entreprises l’opportunité de construire une compétitivité hors-prix par l’image, l’innovation, la proximité, le marketing. Enfin les échanges internationaux portent désormais sur les biens finis et sur les biens intermédiaires (composantes...), et cette dernière compétition fait cohabiter petites et grandes entités dans les chaînes de valeurs régionales ou globales (sous-traitance, partenariats).

L’accord de la Zlecaf prévoit la possibilité de compensations, de mesures de sauvegarde, de protection des secteurs naissants ou sensibles à l’instar de l’agriculture. La charge reviendra dès lors aux expertises des états de définir les priorités et les compensations ciblées sur des activités menacées ou stratégiques. En effet, le Japon, la Chine, la Corée ont montré qu’une libéralisation des échanges appuyée sur la régulation publique stratégique (planifiée au besoin), peut permettre de dépasser les trappes à pauvreté du capitalisme occidentalo-centré.
Les résultats ne sont donc pas entièrement prédictibles d’une expérience à l’autre, dépendant aussi du volontarisme éclairé des états, des collectifs et citoyens africains à tirer des profits partagés de l’opportunité d’un marché africain relativement intégré.

Comment expliquer que bientôt deux milliards d’Africains, proches culturellement, historiquement et géographiquement, disposant de terres, de savoirs, de traditions économiques, commerciales, d’une jeunesse mobilisée accumulant les sciences contemporaines dans tous les domaines, soient incapables d’assurer une autosuffisance collective et une existence digne sans recourir aux opportunismes extérieurs ? Un projet intégrateur solide paraît aujourd’hui à la taille des besoins du continent, reste aux élites et travailleurs de la pensée de se hisser au niveau des enjeux...

Au chapitre des incomplétudes il est à noter que la sixième région de l’UA, la Diaspora africaine, n’apparaît pas dans les discours officiels saillants de la Zlecaf, son intégration est donc à penser et à inscrire dans l’accord. L’élaboration de l’outil Zlecaf s’est faite de façon technocratique, laissant de côté la société civile, les associations professionnelles, syndicats et leaders d’opinion, il serait judicieux d’ouvrir le processus à la critique et aux apports des forces vives du continent. Enfin, il n’est pas d’intégration économique profonde qui ne s’appuie sur la culture. La question ancienne des langues africaines est sous-jacente à l’accélération de l’intégration continentale qui doit être envisagée avec le concours des sciences humaines, sociales, et politiques. L’accord prévoit d’être amendé tous les cinq ans, ce qui devrait ouvrir une fenêtre sur sa dynamique scientifique, sociale et culturelle endogènes. Un défi d’une grande ampleur qui attend les Africains.

Martial Ze BELINGA,
économiste et sociologue

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